Témoignage de Léo : 'je me suis rendu compte que c’était un pervers narcissique'

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Léo est doctorant en sciences expérimentales. Il a accepté de raconter son histoire avec un ancien directeur de thèse, un homme manipulateur, menteur et violent. Les prénoms ont été changés afin de respecter l’anonymat de Léo.

C’est une histoire assez rocambolesque, quand je la raconte. Depuis j’ai changé de laboratoire, mais j’y étais depuis mon master. J’y ai fait un stage de master 2. C’est un labo assez récent et le chef d’équipe, Gérald, est assez jeune. J’ai commencé mon projet de thèse pendant ce stage, parce que je savais que je voulais être chercheur et je voulais gagner du temps. Mon projet de thèse était très ambitieux et je le savais. Avant de pouvoir faire la première grosse expérience, il y avait toute une série d’étapes qui devaient être faites avant. Et c’était énormément de travail, jusqu’au moment où il y a eu le covid. Du coup j’ai changé de projet et j’ai travaillé sur celui d’une doctorante, Marlène, pour l’aider sur sa thèse. Mon stage de master 2 s’est très bien passé, parce que mon encadrement était extraordinaire. J’ai donc passé les concours de mon école doctorale pour obtenir une bourse ministérielle. En octobre 2020, j’ai commencé ma thèse sous la direction de Gérald. A partir de novembre j’ai rencontré énormément de problèmes avec ma thèse, et mon directeur ne m’aidait pas du tout. Sa solution était toujours la même : ça n’a pas marché, donc je refais pareil. J’étais frustré car je n’avançais pas et je voyais le temps qui passait. En même temps, ça a dégénéré avec une autre doctorante de Gérald, qu’il l’a complètement abandonnée. Ca a déjà compliqué les choses aux labos, car cette doctorante est géniale, super sympa. Et puis il y avait aussi un autre doctorant dans le labo, qui a changé de directeur de thèse, parce que ça se passait extrêmement mal avec Gérald. Il le harcelait moralement. Donc bonne ambiance dans l’équipe. Il n’’y avait que pour Marlène où ça se passait très bien, et moi où ça allait encore. A la fin de l’année 2020, Gérald voit que je n’avance pas et décide de m’aider : “bon je vois que t’y arrive pas, je prends telle partie et tu prends en charge telle partie”. On n’était déjà en retard sur le calendrier de thèse, mais ça arrive ce genre de chose. Donc je pars en vacances de Noël et Gérald continue de travailler. Je suis revenu en janvier déterminé, prêt à en découdre. Il faut savoir que les préparations pour la grosse expérience sont très répétitives, et que je faisais les mêmes choses. C’était très frustrant, car ce n’était pas l’expérience en tant que telle, mais juste des préparations. Quand je suis rentré en janvier, Gérald étant censé avoir travaillé, mais quand j’ai regardé mes congélateurs, je n’ai pas vu une trace de ce travail. Bon je me suis dit qu’il était assez perso, et qu’il avait dû ranger ça quelque part. Donc je continue mon travail et à un meeting avec Gérald, je lui demande qu’on fixe une date à laquelle on peut lancer la manip. Il me répond “1er février, on lance la manip”. Je savais que ça allait être short, mais tant pis, il fallait y aller. Je faisais pas des horaires énormes en tant que doctorant de bio, mais je faisais 09-18h ou 19h.

C’est quand même énorme !

Pour un doctorant de bio, c’est pas énorme. Marlène elle faisait souvent bien plus, et bossait en plus le week-end. Mi-février je revois Gérald et je lui fais comprendre que j’y arrive pas, que je n’avance pas. Je lui rappelle qu’on devait lancer la manip en février et que je commence à me décourager. Je lui parle pendant une quinzaine de minutes et à la fin du meeting, il se lève et me dit “c’est bon, on a fini ?”. Et là je suis resté figé et j’ai dit “oui ok”. Je suis sorti. J’ai eu l’impression de m’être pris un mur. En fait je me suis rendu compte que ce qui s’était passé avec la doctorante au-dessus de moi et les autres, était en train de m’arriver. Alors que je m’étais dit “non mais ça m’arrivera pas, c’est des trucs particuliers”. J’ai senti que ça partait dans le mauvais sens. Une semaine plus tard, on refait le point, et je lui redis que je m’inquiète parce qu’on devait lancer début février. Et là il me dit “mais non, j’ai jamais dit ça. J’ai toujours dit qu’on lancerait fin février”. Je lui réponds que non, et il me dit “ah non non, j’ai jamais dit ça. On lancera fin février, point. Après moi je suis prêt, toi t’es pas prêt c’est de ta faute. J’y peux rien si tu sais pas maniper correctement”. Il a continué à déblatérer, à dire que lui savait faire, que je savais rien faire, que si on était en retard c’était de ma faute. Je lui ai proposé de lancer quand même à 50 %, il m’a encore dit non, que je savais pas faire, lui oui, donc c’était non. Il m’a pas hurlé dessus, mais il était assez énervé, assez virulent. Et bon j’ai compris que j’étais son technicien de labo, que j’avais rien dire, et que j’étais une merde. Le lundi suivant on a encore eu un problème à l’animalerie, parce que je travaille avec des animaux. Le week-end les doctorants sont rémunérés pour passer vérifier que tout va bien. Ce week-end là, il se trouve que c’était pas moi qui s’occupait de l’animalerie, mais une autre doctorante. Et à cause de cas de covid, il ya eu un manque de personnels et il y a eu un manque d’eau pour les souris. La doctorante n’a pas vu et les souris de Gérald sont mortes de déshydratation. Le lundi après-midi donc, je passe dans le couloirs et il me hèle “hé Léo, viens par là !”. Je me mets à stresser, parce qu’à chaque fois, je savais qu’il allait me mentir ou me traiter de merde. J’étais déjà rendu à un point où psychologiquement, j’avais peur de lui entre guillemets. Donc je vais le voir et il demande si c’était moi qui était en charge des animaux le week-end. Je lui réponds que non et il se met à me hurler dessus : “t’es payé pour t’occuper des animaux. A cause de toi j’ai perdu 6 mois de manip. Alors maintenant tu vas changer les putains de biberons, parce que c’est pour ça que t’es payé”. Il était rouge écarlate. Il m’a hurlé dessus devant un pote qui n’a rien du tout. Je lui ai répondu, sans m’énerver “je transmettrai le message à l’autre doctorante”, et je suis parti. Ensuite, Gérald a envoyé un mail incendiaire à la responsable de l’animalerie, à la doctorante, à moi, il a mis tout le monde en copie. La responsable nous a défendus en précisant que les animaux étaient toujours la responsabilité de l’expérimentateur. Ca en est resté là, mais c’était assez musclé. Donc on en était là, fin février. Mon projet n’avançait pas, j’avais peur de Gérald. Je savais qu’il avait déjà tapé du poing sur la table à un meeting, donc je me disais je vais aller le voir et il va me casser la gueule. C’était très compliqué pour moi de venir au labo, mais j’avais de la chance d’avoir des collègues avec qui je m’entendais bien et il n’était pas question que je change de labo. Mes parents ont commencé à s’inquiéter et m’ont demandé si je ne devais pas changer d’équipe. Pour moi c’était hors de question. Fin février j’ai discuté avec la doctorante pour qui ça se passait très mal avec Gérald. J’avais des doutes sur la relation entre Marlène et Gérald. Je les ai toujours trouvés très proches, mais bon je me suis dit aussi “c’est pas bien de penser ce genre de chose, c’est très cliché.” Mais la doctorante m’a confirmé qu’ils étaient bien couple et ça expliquait beaucoup de choses : pourquoi Gérald était toujours au courant dès qu’on disait quelque chose à Marlène, pourquoi beaucoup de choses tournait autour d’elle, avec un ingé et un post-doc qui travaillaient sur son projet. J’ai compris pourquoi tout se concentrait autour d’elle dans le labo. Et j’ai demandé à cette doctorante si Gérald manipulait les données, parce que moi c’était la ligne rouge, le truc que je veux jamais avoir à faire. Elle m’a expliqué qu’il y avait eu plusieurs fois où Gérald avait demandé d’enlever tel ou tel point sur le graphe, parce c’était plus significatif, parce qu’on voyait mieux la tendance, ce genre de choses. En plus pour le projet de thèse de cette doctorante, Gérald n’a jamais voulu lui donner les datas d’origine. Et là je me suis dit que c’était hors de question que je reste dans ce labo. Il y a deux trucs qui m’ont sauvé à ce moment-là. Je suis une personne qui a confiance en soi, et notamment j’ai confiance parce que j’ai eu une excellente formation, avec beaucoup de stages. Je savais donc que quand Gérald disait que j’étais une merde, c’était pas vrai. La deuxième chose, c’est que j’ai contacté une ancienne prof de mon master pour lui expliquer la situation et lui demander si elle connaissait des labos. Elle m’a répondu directement en me donnant son numéro pour que je l’appelle. Le lendemain matin j’étais au téléphone avec elle et je lui ai tout raconté, sauf l’histoire entre Gérald et Marlène, parce que c’est personnel même si ça déborde complètement sur le labo. Elle m’a dit “tu as complètement raison, ce n’est pas toi le problème, c’est ton directeur, il faut que tu changes de labo”. Et quand tu as quelqu’un qui est une chercheuse brillante, une excellente prof, qui a encadré des doctorants, qui te dit ça, tu te rends compte que c’est la vérité. C’est différent de l’entendre dans la bouche de quelqu’un d’autre. Y a toujours des moments où tu doutes, tu te remets en question, tu cherches des excuses à son comportement. Donc j’ai contacté le directeur de l’école doctorale. Le problème c’est que c’est un chercheur de l’équipe de Gérald, conflit d’intérêt évident. Je lui ai expliqué l’histoire et il m’a dit que c’était dommage, mais que si c’était ce que je voulais, je devais partir. Il m’a aussi dit qu’il fallait que je fasse une médiation avec Gérald, puis que j’aurais un rendez-vous avec l’école doctorale, puis enfin qu’on aurait un rendez-vous tous ensemble pour voir ce qu’on pourrait faire. Le lendemain, je rencontre Gérald et je lui dis que je ne veux plus continuer ma thèse avec lui et que je veux changer de directeur. Il m’a répondu “ok”. Juste ça. Je lui ai demandé s’il voulait que je lui explique pourquoi, il m’a répondu “vas-y si t’as envie”, un peu comme si je lui disais juste je partais plus tôt demain. En amont, j’avais préparé une feuille avec toutes les raisons, avec un exemple pour ne pas qu’il essaye de me retourner. Donc je lui ai expliqué point par point et pendant 20 minutes, il m’a dit que j’étais une merde, que lui savait et pas moi. Par exemple, quand je lui ai parlé de la fois où il m’a hurlé dessus il m’a répondu “non mais Léo, j’agissais pas en tant que directeur de thèse, mais en tant que directeur de l’ animalerie”. Mais en fait t’as pas le droit de me hurler dessus, personne n’a le droit. Et à la fin de la réunion, je lui ai expliqué le processus, et il m’a dit “tu sais quoi ?! Hé bah on va aller tout de suite dans le bureau du directeur de l’école doctorale”. On y est allé et on s’est retrouvé dans son bureau. Le directeur de l’école doctorale était gêné et il a essayé de ménager un peu tout le monde. A la fin, je précise à Gérald que je suis prêt à continuer le projet de recherche parce que je suis encore sous contrat. Il m’a répondu “ok on verra ça”. Il se trouve que j’avais aussi un autre projet que j’avais commencé en master 2, et je lui ai parlé de celui-là aussi. Et là il me dit “c’est hors de question, ce projet il appartient à Gérald. Donc quand tu pars, ce projet, il reste là”. Le lendemain je lui envoie un mail par rapport à dont on a discuté la veille et il me répond “non tu t’en occupes plus”. Donc en fait, il m’a retiré mon projet de thèse et j’ai passé un mois, avant de trouver un autre labo, à rien faire. C’était super long. En plus, à un moment j’ai été cas contact et il m’a fait super chier. Il voulait pas que je revienne au labo et il voulait une preuve de mes résultats négatifs. Il me parlait bien au labo évidemment. Il m’a quand même demandé une diapo sur le projet pour qu’ils puissent le reprendre tranquillement. Donc en gros, t’arrêtes de travailler mais tu travailles quand même pour la suite. J’ai donc passé un mois à chercher un labo. Il faut dire que mon école doctorale ne m’a été d’aucune aide. Je n’ai reçu aucun mail pour me parler des labos. Encore pire, j’ai eu un rendez-vous avec l’école doctorale, avec deux chercheurs, pour parler de la situation et j’ai eu le droit à des questions comme “non mais vous êtes sûr que vous avez bien compris ce qu’il a voulu vous dire ?” ou “vous pensez pas que vous cherchez à avoir trop de réponses à vos questions ?”. Ce genre de commentaires qui n’étaient pas méchants, mais ils n’ont rien compris.

Ils voulaient pas t’écouter quoi.

Voilà c’est ça. En gros, ils avaient la même position que Gérald. Mais je leur ai répondu que je comprenais bien qu’il y avait des choses qu’un doctorant ne peut pas comprendre, mais je voulais juste une raison, et j’en ai jamais eu. A la fin d’une heure d’échange, ils m’ont dit “écoutez, on reviendra vers vous pour fixer la date du meeting tous ensemble”. J’ai quand même réussi à trouver quelqu’un avec qui discuter pour intégrer un nouveau labo, mais rien n’est fixé. Donc le mois de mars passe. Je me fais chier parce que j’ai rien à faire. J’essaye d’éviter Gérald, il m’évite. Je stresse de le croiser. L’ambiance dans le labo s’est vraiment dégradée à cause de ses problèmes et en plus on savait qu’on pouvait pas en parler parce que Marlène allait tout répéter. A un moment, comme j’en ai marre d’attendre, je vais voir la personne avec qui je suis en contact et elle me dit que son labo est ok pour me prendre et qu’il attend juste que les problèmes avec l’école doctorale soient réglés. Donc dans la foulée j’envoie un mail pour demander où est-ce que ça en est pour la troisième étape de la médiation, le rendez-vous en commun avec tout le monde. Et ils répondent “non mais c’est bon pour vous, la médiation est terminée”. En fait ça faisait un mois que j’avais zéro nouvelle de l’école doctorale ; que personne ne m’avait prévu que y aurait pas de médiation, que j’aurais pas à être confronté à Gérald. Personne ne s’est dit qu’à un moment ça serait bien d’être prévenu. Et personne ne s’est assuré si j’allais bien non plus. Donc là j’étais un peu énervé contre le directeur de l’école doctorale, qui était dans mon labo. Parce que ça veut dire qu’il m’a induit en erreur et qu’à un moment j’allais être confronté à Gérald. Moi ça me posait pas de problème parce que de toute façon je savais que j’allais me barrer, qu’il pouvait me dire ce qu’il voulait, ça ne changerait rien. Sauf que des personnes qui auraient eu moins confiance, qui auraient été encore plus terrorisées par un directeur de thèse comme lui, quand on leur aurait dit “vous allez être confronté à lui”, y en a qui auraient refusé de faire la médiation à cause de ça. C’est la même chose que pour une situation de harcèlement ou d’agression sexuelle. Donc là y a des doctorants qui auraient préféré rester plutôt que de le confronter. Là je trouve que l’école doctorale a été archi nulle. Après, mon nouveau directeur de thèse a envoyé un mail à Gérald pour savoir quand est-ce que je pouvais bouger. Gérald a répondu tout de suite “Léo a terminé. Il peut te rejoindre demain.” Au moins c’était clair. Le lendemain ça a été une journée de merde. Jusqu’au bout il m’a fait chier. En gros, je recevais des collégiens et des lycéens, pour faire une petite expérience. C’est un truc qui était prévu de longue date. Donc le matin je range des affaires, je me prépare, etc. Et à table, on me dit que quelqu’un a demandé à qui était la manip qui était en train d’être préparé. Je me dis “personne ne l’aurait jeté quand même”. Et je me rends compte que quelqu’un avait jeté tout ce que j’avais préparé pour la journée avec les collégiens et les lycéens. Il me restait 20 minutes pour faire quelque chose donc je me dirige vers mon congélateur. Et là encore je me rends compte que Gérald a tout jeté ou fait disparaître. Pareil dans le frigo, pareil dans la chambre froide. Gérald a jeté sans me demander ce que je voulais garder. Heureusement j’ai réussi à trouver quelque chose avec un autre doctorant. Après cet atelier, je range mon bureau et je nettoie ma paillasse dans le labo. Gérald était aussi dans le labo et il vient me voir “qu’est-ce que tu fais là ?”. Je lui dit que je nettoie, il me dit “t’as rien à faire là”. Je lui réponds que je m’en vais quand j’ai fini et il s’est mis à me hurler dessus en me disant “tes papiers, je les ai signés, donc maintenant tu dégages”. J’ai cru qu’il allait me taper. Il était rouge écarlate, il avait les yeux écarquillés, je me suis dit “il va me frapper”. Donc j’ai levé les mains, j’ai dit “ok, ok”, et je suis parti. Donc voilà ce qu’il m’est arrivé. J’ai changé d’équipe, maintenant ça se passe très bien. Quand je le croise on se dit “Salut”. Y a pas de problème. Mais en fait je me suis rendu compte que c’était un pervers narcissique. Je connaissais parce que j’avais lu une bd dessus, mais ça concernait les relations amoureuses. Progressivement, j’ai décortiqué et j’ai cassé tout le système qu’il avait mis en place. Par exemple, on avait ordre de ne pas parler aux gens du troisième étage, soit-disant parce qu’ils étaient nuls, qu’ils faisaient de la vieille science. Il y avait un système de “on était les gentils et tout autour c’était les méchants”. Comme pour le pervers narcissique, où tu peux pas compter sur tes amis, et il n’y a que lui qui compte. Ensuite je me suis rendu compte au niveau de son comportement des choses qui posaient problème : il te parle, après il te parle plus, il te dit que t’es nul, après il te fait un compliment. C’est plein de mécanismes de manipulation dans lesquels tu tombes sans t’en rendre compte. En fait c’est hallucinant parce que je m’étais dit que jamais je pourrais me faire manipuler. Mais en réalité, il était tellement fort à faire ça que tout le monde tombait dans le panneau. Je me suis barré, c’était la seule solution, parce qu’un pervers narcissique ça se change pas. Dans quel état je serais à l’heure actuelle ? Déjà ça m’a dégoûté de la recherche, ça m’a enlevé ce rêve-là. Je vois tous les labos autour de moi, tous les jeunes chercheurs sont plus ou moins du même genre. Je veux pas être entouré par des gens comme ça, quand je vois l’état dans lequel se trouve l’ancien doctorant de Gérald. Une fois on s’est retrouvé pour boire un coup et il m’a dit “c’est génial, je dors enfin à nouveau”. Il lui a fallu un an pour arriver à s’en remettre.

Je me demande toujours dans ces cas, comment ça se fait que personne ne se plaint. On comprend en fait en t’écoutant qu’il a son système qui lui permet de maîtriser les gens.

Par rapport à ça, je pense que le fonctionnement de la recherche favorise ces personnes. Déjà elles sont sélectionnées. Ce sont des jeunes chercheurs ultra-ambitieux. Lui il manipait tous les jours de 8h à 23h. Il avait pas d’enfant, il faisait que ça. Ensuite il est protégé. Parce que j’ai signalé le problème à l’école doctorale, et il se trouve qu’il a des nouveaux doctorants. L’école doctorale sait parfaitement ce qu’il se passe au labo, mais ne fait rien. J’ai prévenu le directeur d’unité et il m’a dit “olala c’est incroyable, j’étais pas du tout au courant”. Une autre doctorante a aussi témoigné du comportement de Gérald, parce qu’elle m’a vu le faire et ça l’a encouragé. Donc on a été 2 à parler du même genre de phénomène, et il s’est absolument rien passé. En fait, Gérald est intouchable. Il fait des gros articles et il rapporte des projets. Pourtant il vole tout le temps à tout le monde, même s’il a plein d’argent. Il a besoin d’un truc, s’il ne l’a pas tout de suite, il va le voler dans un autre frigo. Et donc en réunion, il y a déjà des menaces de blâme contre lui et ça s’est fini par “si vous faites ça, je contacte la direction et je les préviens que vous m’empêchez de faire de la recherche”. La seule chose qui le fera tomber, c’est la justice. Parce que le grand public peut être au courant, et ça fait tâche.

C’est pas bon pour le classement de Shanghaï tout ça. Tu as pensé à contacter les RH, le collège doctoral, la médecine du travail, etc. ?

Je l’ai pas fait au niveau des RH parce qu’il y a eu un signalement concernant un autre chercheur avec un comportement déplacé, et il s’est jamais rien passé. Concernant la médecine du travail, j’y pensais mais je l’ai pas fait parce que je voulais juste me barrer. Depuis je les ai prévénus, mais ça changera rien.

Et t’as pensé aux syndicats ?

Non parce que j’ai appris l’existence des syndicats tout récemment. Pareil pour les représentants des doctorants, j’ai su il y a deux mois qui ils étaient dans mon école doctorale. On a jamais eu l’information, même pendant les formations de l’école doctorale. On nous a jamais dit qui ils étaient et quel était leur rôle. Mais oui je me dis que j’aurais dû faire ça. Et d’ailleurs en pensant à la médiation, je pense que c’est pas normal qu’on y aille seul. Je ne sais pas si c’est la loi, mais pour moi c’est inadmissible que dans un moment de médiation comme ça il n’y ait pas un représentant doctorant ou un syndicat doctorant. C’est pas normal.

Mais je comprends tout à fait ta situation. T’as qu’une seule envie c’est de te barrer, tu te dis qu’est-ce qu’il va me faire en plus…

En fait par rapport à ça, au tout début, je me suis dit que j’allais pas pouvoir changer parce que les labos que je contacterais demanderaient à Gérald de parler de moi, et il allait me pourrir. Ensuite, je me suis dit que j’allais avoir besoin du réseau de Gérald pour les post-doc. Au final, je me suis dit que c’était pas vrai. C’est vraiment un truc de pervers narcissique de faire croire qu’il maîtrise absolument tout mais c’est pas vrai. J’ai le pouvoir de partir et une fois parti il aurait plus la main mise.

Et y a eu des conséquences sur ta santé ou des séquelles ?

C’était surtout l’attente pendant un mois qui a été très difficile, mais je me suis pas senti en mal-être psychologique. Je dormais correctement et en plus je suis quelqu’un de très sportif. Je ne fume pas, je ne bois pas, je mange très sainement. Donc je sais que ça m’a aidé. En plus, j’ai la chance d’avoir des proches qui font très attention à moi. Après ce qui a été difficile, c’était le moment où c’était juste avant de partir, parce que je me demandais tout le temps à quelle sauce j’allais être mangé par Gérald. Une fois que je suis parti s’est allé mieux, parce qu’il a perdu son pouvoir sur moi. Au début j’ai cru qu’il allait essayer de me faire chier mais il l’a jamais fait. Mais je sais par exemple qu’il a dit à tout le monde dans mon dos que j’étais une “erreur de recrutement”. Il a aussi menti sur mon profil. Mais ça c’est très bien passé ensuite, surtout avec ma nouvelle équipe. Je me suis rendu compte à quel point il mentait sur les autres, qu’ils n’étaient pas tous méchants.

On voit bien dans ton témoignage les choses qui t’ont aidé : la confiance, tu savais que tu n’étais pas merdique, t’as pu en discuter avec une personne de confiance qui t’a confirmé ce que tu pensais, et puis enfin les proches, qui t’ont soutenu. Je pense qu’il ne faut pas avoir honte à l’idée de chercher de l’aide et d’expliquer ses problèmes. Mais comme tu le disais justement, on n’est pas forcément au courant de tout l’éco-système autour de nous qui prend un peu soin de nous ou qui peut nous protéger. Tu aurais pu par exemple voir un psychologue au centre de santé de ton campus. Il existe des solutions. ll faut juste le savoir et le manque d’information est un problème.

C’est pour ça que c’est trop bien ce que vous faites. Et c’est pour ça que dès que j’ai l’occasion, je témoigne, parce qu’il faut que ça serve, que les gens réalisent. Les gens qui me connaissent disent “jamais on n’aurait pensé que ça serait arrivé à toi”.

En même temps tu n’es pas censé être préparé à ça.

Ça devrait faire partie de la formation en fait. Parce qu’avant d’aller là-bas, j’ai posé plein de questions à des chercheurs et le labo cochait toutes les cases. Il n’y avait rien qui indiquait que ça se passerait comme ça. Ce qu’il faudrait alors c’est être formé, pour que quand ça commence à arriver, tu saches comment réagir, comment détecter les problèmes.

Ce qui est utile c’est de se renseigner auprès de doctorants ou de personnes qui sont à l’intérieur, de préférence dans des moments informels, pour vraiment savoir ce qu’il se passe au sein du labo. Bon après si t’as pas de chance, tu tombes sur une Marlène qui va te dire que c’est génial.

Exactement ce qu’il s’est passé.

Ah t’as pas eu de bol ! Peut-être pour conclure, qu’est-ce que tu conseillerais à une personne qui se trouve ou qui risquerait de se trouver dans ce type de situation ?

La première chose que je ferais, au moment où tu sens que ça commence à déraper, tu prends des notes sur tout, tu gardes les mails. Ensuite, tu identifies une personne de confiance, un chercheur qui n’a pas de lien avec lui, pas le même champ de recherche, pas le même bâtiment. Par exemple, un prof qu’on a vu pendant plusieurs années en cours. Et tu demandes un rendez-vous pour en discuter et estimer à quel point la situation est grave. Enfin, le troisième truc : la thèse est un contrat de travail. C’est un CDD de trois ans, donc tu as des devoirs et des droits, et on peut pas te l’enlever. Ce que ça veut dire c’est que comme il y a un contrat de travail, tu as le droit de partir. Je comprends qu’il y a un diplôme derrière, de l’académique, mais, en tous cas dans mon entourage, peu travailleront dans la recherche académique après leur thèse. Donc t’es pas obligé de faire une thèse. Quitter sa thèse c’est pas un échec, si ça se passe mal, on peut l’arrêter. Je comprends que c’est difficile, mais entre sa santé et la thèse, il n’y a pas photo.

Merci pour ton témoignage Léo. C’est à la fois courageux et utile et on espère que tu vas continuer à t’épanouir dans ton nouveau labo.